Anina Ciuciu

La première fois qu’Anina a compris que le monde pouvait être injuste, elle n’avait même pas dix ans.

C’était en Italie. Le sol était dur, froid, et l’air portait une odeur de poussière et de fatigue. Autour d’elle, des tentes fatiguées, des visages fermés, et ce regard — toujours le même — celui des passants qui évitent de voir.

Sa mère lui avait serré la main.

« Regarde devant toi », avait-elle murmuré.

Mais Anina regardait les gens.

Elle voyait leurs chaussures propres, leurs sacs pleins, leurs gestes rapides. Elle comprenait sans qu’on lui explique : eux avaient une place. Pas elle.

Pour manger, sa mère tendait la main.

Anina, elle, baissait les yeux.

Avant cela, il y avait la Roumanie.

Des souvenirs flous, presque doux. Une maison simple, des voix familières. Puis un jour, son père avait dit qu’il fallait partir.

« Là-bas, ce sera mieux. »

Elle n’avait pas posé de questions. Les enfants ne posent pas toujours de questions. Ils suivent.

Mais le “mieux” avait pris la forme d’un long voyage, d’attentes, de nuits incertaines, et finalement, de ce camp où les jours se ressemblaient tous.

Puis un autre départ.

La France.

Bourg-en-Bresse.

Le nom sonnait étrange dans sa bouche d’enfant. Mais ce n’était pas encore un refuge. C’était juste un autre endroit où recommencer à zéro.

Pas de maison. Pas de stabilité. Juste une famille qui s’accroche.

Et pourtant, quelque chose change.

Un jour, une porte s’ouvre. Littéralement.

Une école.

Anina se souviendra toujours de cette salle de classe. L’odeur des cahiers, le bruit des chaises, les mots qu’elle ne comprenait pas encore. Et surtout, ce regard différent.

Une enseignante.

Elle ne la regarde pas comme les autres.

Pas comme une enfant de trop.

Mais comme une élève.

Les débuts sont difficiles.

Les mots ne viennent pas facilement. Le français glisse, se déforme. Mais Anina s’accroche. Elle observe. Elle répète. Elle apprend.

Très vite, quelque chose devient évident : elle est capable.

Et cette découverte est une révolution silencieuse.

Les années passent.

La famille se stabilise. Un logement, enfin. Un peu de sécurité.

Mais Anina, elle, a déjà changé de trajectoire.

Elle travaille. Beaucoup. Plus que les autres parfois. Comme si elle savait que rien ne lui serait donné.

À l’école, elle avance.

Puis au lycée.

Puis à l’université.

Quand elle arrive à la Sorbonne, elle s’arrête un instant devant le bâtiment. Elle lève les yeux.

Elle pense à sa mère. À ses mains tendues dans le froid.

Et elle entre.

Elle choisit le droit sans hésiter.

Parce qu’elle a vu ce que ça fait de ne pas en avoir. Parce qu’elle sait ce que ça coûte de ne pas être protégé.

Les textes, les lois, les principes… tout cela devient son langage.

Un langage qu’elle veut maîtriser pour ne plus jamais être du mauvais côté.

Le jour où elle enfile la robe noire, elle ne pleure pas.

Pas tout de suite.

Elle se regarde dans le miroir. Longtemps.

La robe est simple. Solennelle.

Mais pour elle, elle porte le poids de tout ce qu’il a fallu traverser pour en arriver là.

La petite fille du camp est toujours là.

Mais elle a changé de place.

Anina devient avocate.

Elle plaide. Elle travaille. Elle avance.

Mais elle n’oublie pas.

Elle parle. Dans les médias, dans les livres, dans les salles pleines ou presque vides.

Elle raconte.

Pas pour se mettre en avant. Mais pour que d’autres histoires existent aussi.

« La pauvreté n’est pas une culture », dit-elle souvent.

Et chaque fois, c’est comme si elle répondait à tous les regards détournés de son enfance.

Un jour, on lui demande si elle est fière.

Elle réfléchit.

Fière, oui. Mais pas seulement.

Elle pense à ceux qui n’ont pas eu la même chance. Pas la bonne rencontre. Pas la bonne porte ouverte.

Elle sait que son histoire est fragile.

Qu’elle aurait pu basculer autrement.

Parfois, tard le soir, quand tout est calme, elle repense à cette scène en Italie.

Le froid. La main de sa mère. Les regards.

Elle ne détourne plus les yeux.

Elle regarde droit devant.

Et cette fois, c’est le monde qui doit la voir.

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